Les projections “Ciné-113”, ciné-club du DSAA Alt-U.

Par Julie Millot

/// Le Ciné-113 est un temps de partage autour de films qui nous intéressent au DSAA. Les films de fiction ou documentaires sont parfois l’occasion de découvrir d’autres réalités, qui font écho à nos cours d’histoire, et ouvrent toujours des questionnements importants pour penser les alternatives.

Voici une sélection de quelques films vus et dont nous avons parlé durant l’année scolaire 2017-2018.

LA TERRE EPHÉMÈRE / de George Ovashvili (Drame – 2014)

Ce film lent et silencieux suit l’établissement et la vie d’un grand père et de sa petite fille sur une terre éphémère : une petite île au milieu d’un fleuve naissant d’un phénomène naturel lors d’une saison pour disparaître avec les premières grosses pluies d’une autre saison. Peu d’informations sur cette île habitée, elle semble se trouver entre deux rives qui font frontière puisque des coups de feu résonnent… Un peu hors du monde, un peu hors du temps, si ce n’est le simple monde et le simple temps de ces deux personnages vivant de ce milieu. Cabane, agriculture, pêche, petit feu, panier en osier, barque, cueillette, toilette dans la rivière, accueil d’un visiteur, le quotidien se construit en silence, fort de la capacité d’habiter une terre éphémère qui dépend d’un rythme naturel et qui pourrait être mis à mal par le dérèglement climatique actuel.

I AM NOT YOUR NEGRO / de Raoul Peck (Documentaire – 2017)

Ce film documentaire a été réalisé par Raoul Peck à partir d’un livre non écrit de James Baldwin, écrivain (noir) américain, dont le titre est « Remember this house », qu’il rédige notamment à l’époque des assassinats de ses amis Medgar Evers, Malcolm X, et Martin Luther King. C’est un documentaire qui traite de la lutte des noir.e.s américain.e.s pour les droits civiques, avec ce point de vu extrêmement intéressant de James Baldwin : « I’m not your negro » / « Mais je ne suis pas un nègre. Je suis un homme. Si vous croyez que je suis un nègre, cela veut dire que vous en avez besoin. Alors vous devez comprendre pourquoi, le futur de ce pays en dépend. »

Constitué de nombreuses images d’archives, à la fois des luttes et des prises de paroles de James Baldwin, ce documentaire apparaît nécessaire pour déconstruire ce qu’on apprend en histoire et reconstruire une « histoire populaire », suivant la définition de l’historien Howard Zinn. Grâce à ce témoignage de la discrimination raciale existante depuis le début de l’esclavage et cette pensée qui retourne la question du racisme, le filme pose la question de pourquoi à cette époque, l’amérique blanche est en fait plus ignorante que haineuse vis à vis des noir.e.s, prise dans une apathie de divertissement, et aurait besoin de dire « nègre ».

L’ÉTREINTE DU SERPENT / de Ciro Guerra (Drame, Aventure – 2015)

Ce film est une fiction réalisée par un Colombien en coproduction Colombienne, Argentine et Vénézuélienne. Elle prend le point de vue d’un Indien d’Amazonie. C’est innovant pour un film, puisque encore maintenant la forêt Amazonienne, si dense, si inhospitalière est peu connue. On en parle comme « la terra inconita ». Ce film est alors une véritable porte d’entrée de cette forêt, nous nous introduisons à demi dans le monde des indiens habitant cette terre, le film se montant dans une vision du temps amérindienne dont nous n’avons pas l’habitude et qui déconstruit le récit. A demi, pourtant, puisque l’histoire s’élabore autour de deux visites, l’une en 1909 et l’autre en 1940 de deux explorateurs à la recherche d’une même plante et des savoirs ancestraux du chaman Karamakate. A demi, puisque l’on comprend que même faire un film, explorer, étudier, c’est déjà ne pas tout à fait faire parti du monde amérindien.

Le film pose un contexte historique réel, puisqu’il s’inspire de journaux d’époque écrits par des explorateurs, grands scientifiques européens. C’est l’époque des exterminations des indiens par les colombiens, c’est l’époque de l’exploitation des forêts de caoutchouc. Alors on se pose des questions sur le colonialisme et l’histoire de l’ethnologie, qui rappellent Levis Strauss et son livre Tristes Tropiques : c’est absolument triste de se rendre compte qu’aller étudier des populations dites « primitives » avec ce regard occidental emprunt de son histoire moderniste et progressiste, c’est déjà faire disparaître ces populations. L’histoire de l’ethnologie a sa part dramatique, sa part coloniale.

Le film en lui même, tourné en noir et blanc, est une belle ouverture sur “l’habiter” des amérindiens dans ce milieu, cette forêt où à son coeur serpente le fleuve Amazone. Le récit de ces deux rencontres entre ce chaman à la double identité (puisque dans un temps il est un chullachaqui, un double de soi même vide et sans souvenir car il est le dernier de son peuple), et les explorateurs, est à chaque fois l’occasion de créer un parallèle de présence au monde et, au fur et à mesure des chemins parcourus, de participer nous mêmes en tant que spectateur à une sorte de rite initiatique.

TROIS SOEURS / de Magali McDuffie (Documentaire – 2014)

Ce documentaire est un portrait croisé de trois femmes d’origine Aborigènes, de générations différentes (toutes originaires des Kimberley, nord-ouest australien) qui se battent chacune à sa façon pour leur territoire et leur culture… Le film est le résultat de 7 ans de rencontre entre la réalisatrice et ces trois femmes. Ce documentaire nous permet de découvrir l’histoire du peuple aborigène en Australie, qui a été colonisé, réduit en esclavage, sujet au racisme, à l’exode rural… Mais aussi, il prend pied dans un contexte actuel de lutte contre un projet de mine de gaz de schiste, de lutte pour la transmission de la langue, des récits, de la culture.

Nous découvrons au présent comment des personnes issues de cette histoire et toujours confrontées au bafouement législatif et civil de leur culture arrivent à vivre leurs traditions tout en vivant dans la culture occidentale et blanche, témoignant de cette possibilité actuelle d’un monde croisé, où la création d’une plateforme internet pour l’apprentissage de la langue Nyikina est un moyen de transmission possible.

Le film est rythmé par des contes, des légendes, des images, des chants, des balades, des témoignages, autant d’aperçus de la culture traditionnelle aborigène qui ouvrent à ce rapport tellement spécifique aux terres, aux territoires, aux pistes et, encore, à d’autres manière d’habiter la terre.

http://www.bretagne-et-diversite.net/fr/films/trois-surs/

BEHEMOTH – LE DRAGON NOIR / de Zhao Liang (Documentaire – 2015)

Zhao Liang, le réalisateur, a pu filmer les mines de charbon en Chine dans la région de la Mongolie intérieure. Un vaste plateau que l’industrie électrique Chinoise exploite, éventre, salit de poussière noire. Les images du films sont très plastiques, et nous éloignent d’une forme de reportage pour devenir puissamment poétique : c’est le dragon noir. D’abord une partie sur les mines, puis une autre sur les usines, dans lesquelles les travailleurs fourmillent et s’encrassent les poumons, puis enfin comme un comble, une troisième partie nous montre les cités fantômes construites d’un jour à l’autre, propres, idéales, mais totalement inhabitées. Le réalisateur s’appuie sur le texte de La Divine Comédie de Dante et cite l’ancien testament, évoquant des montagnes qui nourrissent un monstre.

Nous avons parlé de ce film lors d’une rencontre avec Jean Sombre et Alain Gras, autour du thème du « progrès », mythe déconstruit par l’analyse de Alain Gras, et qui nous pose la question du « choix du feu » fait à l’époque moderne : l’industrie utilisera désormais une énergie fossile puissante permettant d’accroître toute richesse, toute production… Et Jean Sombre qui a beaucoup voyagé en Chine dans son travail autour des énergies, qui a pu visiter les mines, nous explique que la Chine, usine du monde, continue dans le choix du feu, à une échelle encore plus énorme, dramatique écologiquement et socialement.

MELANCHOLIA / de Lars von Trier (Science fiction, Drame – 2011)

Ce film, dans le style spécialement esthétisant de Lars von Trier, nous emmène dans un monde pré-apocalyptique, dans lequel une catastrophe advient : la collision de la planète Melencholia avec la Terre. Nous suivons à demi-clos une famille, aisée, organisant un grand mariage, tout sourire… mais l’ambiance est lourde. Chaque personnage pourrait être l’incarnation d’une forme de déni : le total négativiste et optimiste qui pense que la planète les frôlera, la mélancolique angoissée qui y trouve la raison de sa dépression, la moraliste cassante, celle trop prise dans des soucis quotidiens… La catastrophe devenant de plus en plus inévitable, elle prend les coeurs, les animaux fuient, et la cabane est notre dernière demeure.